Annulation


Lettre à un jeune modèle, suite à une annulation de dernière minute…

Mademoiselle,

Je mentirais en disant que je n’ai pas été déçu que notre rendez-vous ait été annulé à la dernière minute, d’autant plus que vous paraissiez très enthousiaste à l’idée de notre collaboration…
Rassurez-vous, je ne veux pas tenter de vous faire revenir sur votre décision. Vous avez vos raisons propres, dont vous n’avez absolument pas à vous justifier et que je respecte complètement :-)

Mais au risque de vous surprendre, je vais vous avouer que cette défection ne m’a pas vraiment étonné. Je collabore depuis longtemps avec des modèles débutantes et ce n’est pas la première fois que je me trouve confronté à ce genre de déconvenues ; ce ne sera certainement pas la dernière fois, non plus, j’imagine. 
Je pourrais pester bruyamment ou ronger mon frein en silence : ce qui ne serait ni positif ni productif… Je préfère réfléchir à ce qui motive une personne à se frotter à l’exercice périlleux de la pose artistique, et aux obstacles légitimes qu’elle peut  rencontrer.

Car « poser », ce n’est pas une mince affaire !
J’en ai bien conscience. Et moi-même je délaisse parfois mon costume de photographe pour passer de l’autre coté de l’objectif, avec autant de questions et d’inquiétudes que vous pouvez en ressentir - soyez-en assurée - pour vivre aussi cette expérience ;-) 
S’exposer devant l’objectif d’un photographe, c’est quelque part se mettre à nu quel que soit le style de shooting qu’on pratique et même pour un « simple » portrait. On touche là au domaine délicat de « l’image de Soi », et ce n’est certainement pas sans conséquences. 
Comment les autres vont-ils me percevoir, et comment moi-même vais-je supporter l’image de moi qu’un autre va me renvoyer au travers de son appareil photo ? 
Oui, ça peut effrayer, et oui, ça demande un courage certain quand on fait la démarche en pleine conscience.

Être modèle, comme être musicien, danseur ou acteur… c’est avant tout « se mettre en scène ». 
Prendre le risque de s’exposer au monde, sans détours et sans protections, se mettre en danger et s’en remettre à la direction d’un étranger, chef d’orchestre, chorégraphe, metteur en scène ou photographe… Et c’est aussi s’offrir au regard de l’autre sans plus de contrôle sur ses réactions positives ou négatives qu’aucun autre artiste n'en aura jamais. (Après cet apprentissage, c'est vrai, il y a beaucoup de situations qui deviennent subitement beaucoup moins stressantes, comme passer un examen, un permis de conduire ou un entretien d’embauche…)

Oui, mais il y a tellement des chose plus importantes, et avant tout, les études !
C’est important, les études, c’est important, le boulot, bien sûr…
Mais est-ce qu’il qu’il n’y a que ça qui puisse nous faire avancer ?

J’ai toujours en mémoire la réflexion du Directeur des Ressources Humaines d’une grande société de distribution qui me confiait : « Je ne recherche pas des gens qui savent, je recherche des gens qui savent apprendre ! Quelle que soit votre spécialité, quels que soient les process, les techniques ou les logiciels que vous maîtrisez, ils seront tous obsolètes en moins de 5 ans. Ce qui m’intéresse, moi, ce sont des gens ouverts d’esprit qui savent s’adapter aux changements… »

Dans une interview, Simon Rattle, chef d’orchestre du Philharmonique de Berlin, a dit : « Nous formons les gens depuis des années dans un moule bien défini, pour une société qui n’existe peut-être plus, alors qu’il nous faut toujours plus de créatifs, de personnes qui font le lien entre les autres, qui prennent des chemins de traverse. On n’a pas uniquement besoin de bons travailleurs : cette époque est révolue. »

Tout ce que vous pouvez apprendre dans votre façon d’être est incroyablement plus productif que tout le savoir livresque qu’on arriverait à engranger. Se frotter à l’expérience de modèle, comme toute pratique artistique, est loin d’être un simple passe-temps : c’est aussi et surtout une formation personnelle et humaine irremplaçable. Les études et l'art ne sont pas en concurrence, mais ils se potentialisent mutuellement. Toutes les méthodes pédagogiques modernes ont compris cela et le professent en laissant une part de plus en plus importante à l'expression artistique et à l'initiative personnelle dans les apprentissages fondamentaux.

Le monde de la photographie est plein de double-sens : on répète à tout apprenti photographe que les trois points clés de la prise de vue sont la pose, l’ouverture et la sensibilité… Coté modèle comme photographe ces mots sont pleins de significations. Saura-t-on jamais qui du photographe ou du modèle va faire un shooting exceptionnel ? Il faut du talent des deux cotés assurément et plus encore le désir de se mettre en danger et de sortir des sentiers battus. D’ailleurs, la traduction la usitée du mot « shooting » en français est le mot « séance », terme qu’on retrouve aussi dans la terminologie de la cure psychanalytique. Est-ce une simple coïncidence ?…

Voilà, j’espère que je ne vous ai pas lassée ou froissée avec ce long discours.
Qui, je le répète, n’aucunement vocation à vous inciter à poser pour le modeste photographe que je m’efforce d’être, mais seulement de nourrir de quelques réflexions votre démarche, oh combien pertinente, de vous confronter au monde de l'image, dans tous les sens du terme ^^

Très cordialement,